Musique

Brassens, ou la chanson à texte comme école de la langue française

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Un poète déguisé en chansonnier

Georges Brassens (1921-1981) refusait obstinément le qualificatif de poète. Il préférait dire qu’il était chanteur, parolier, guitariste. Et pourtant, depuis sa mort, il est étudié à l’université, anthologisé dans les manuels scolaires, traduit dans des dizaines de langues.

Pourquoi ? Parce que Brassens, quoi qu’il en ait dit, a écrit certains des textes français les plus exigeants du XXᵉ siècle, en les habillant d’une mélodie si simple qu’on en oublie la complexité du verbe.

Apprendre Brassens par cœur, c’est apprendre la langue française dans son épaisseur — registre soutenu, registre familier, vocabulaire ancien, vocabulaire trivial, syntaxe inversée, jeux de mots, polysémie. Un cours complet en quelques chansons.

Le vocabulaire : l’ancien et le moderne

Première caractéristique frappante : Brassens emploie un lexique d’une richesse rare, où coexistent les mots les plus anciens du français et les expressions les plus crues.

Dans La mauvaise réputation (1952), on trouve côte à côte :

  • quolibets (mot du XVIᵉ siècle, signifiant moqueries),
  • jean-foutre (insulte d’argot ancien),
  • chemin de Rome (allusion biblique),
  • cul-de-jatte (mot familier),
  • pendard (terme classique),
  • manants (mot médiéval, désignant les paysans).

En quelques minutes, l’auditeur traverse cinq siècles de français. Cette étendue lexicale est ce qui fait de Brassens un trésor pédagogique.

Les procédés stylistiques

1. L’inversion classique

Brassens use volontiers de l’inversion sujet-verbe ou complément-verbe, comme dans la poésie classique :

« Pour quatre épingles perdues, suis-je un voleur ? »

Cette construction, rare à l’oral, donne aux chansons leur sonorité littéraire et permet de placer les mots-clés en fin de vers — là où la rime les met en valeur.

2. La litote et l’antiphrase

Très souvent, Brassens dit le contraire de ce qu’il pense, ou bien attenue volontairement. Dans Les copains d’abord (1964) :

« Au moindre coup de Trafalgar / C’est l’amitié qui prenait le quart »

L’expression coup de Trafalgar (signifiant catastrophe) est employée avec une légèreté qui en désarme la gravité. C’est typique de l’ironie française, héritée des moralistes.

3. Le double sens

Brassens adore la polysémie et joue souvent sur deux sens d’un même mot dans une même phrase :

« Le pluriel ne vaut rien à l’homme et sitôt qu’on / Est plus de quatre on est une bande de cons »Le pluriel

Le mot pluriel fonctionne ici en grammaticien comme en moraliste : Brassens fait simultanément une remarque linguistique (le pluriel grammatical) et une observation politique (la foule).

4. La rime riche

Les rimes de Brassens sont presque toujours riches ou suffisantes, jamais pauvres. Il préfère perdre du temps à trouver une rime parfaite plutôt que de céder à la facilité. Dans Les amoureux des bancs publics :

« En s’foutant pas mal du regard oblique / Des passants honnêtes »

Oblique / honnête : la rime joue sur trois consonnes communes ; ce n’est pas un hasard, c’est un travail.

Cinq chansons à étudier en priorité

ChansonAnnéePourquoi l’étudier
La mauvaise réputation1952Lexique riche, ironie sociale
Les copains d’abord1964Litote, jeu sur la métaphore maritime
Le pluriel1966Jeu grammatical et politique
Supplique pour être enterré sur la plage de Sète1966Construction en strophes longues, rimes complexes
Le testament1955Pastiche du Testament de François Villon

Brassens et Villon : une filiation explicite

Brassens revendiquait son ascendance avec François Villon (1431 - après 1463), le poète médiéval. Il a même mis en musique la Ballade des dames du temps jadis en 1953, une dizaine d’années avant que Truffaut ne reprenne ce dialogue avec le passé dans Jules et Jim.

Cette continuité est précieuse pour qui apprend le français : Brassens fait le lien entre le français médiéval (souvent inaccessible aux élèves) et le français contemporain. Lire Villon après avoir aimé Brassens devient soudain plus simple.

Comment utiliser Brassens en classe (ou pour soi)

  1. Choisir une chanson courte (par exemple Le parapluie, 3 minutes).
  2. Imprimer le texte et l’écouter une fois sans regarder.
  3. Lire à voix haute sans la musique — on découvre la prosodie.
  4. Chercher les mots inconnus dans un dictionnaire d’ancien français.
  5. Chanter — c’est la meilleure façon de mémoriser un texte.

Pour aller plus loin

La chanson française à texte est un genre vivant qui s’est renouvelé bien après Brassens. Dans une autre veine, le rythme et le travail du mot dans le rap français — chez Lomepal, Orelsan ou Damso — montrent que l’exigence sur les paroles n’a pas disparu.

Pour comprendre la richesse contemporaine de la langue française à l’écrit, voyez aussi notre article sur la poésie française contemporaine. Et pour explorer la langue parlée travaillée, les dialogues de Michel Audiard sont un excellent compagnon de Brassens.


Brassens disait qu’il « écrivait pour les morts ». C’est une plaisanterie typiquement brassensienne : en réalité, il écrivait pour tous ceux qui, des décennies après, voudraient apprendre la langue française dans ce qu’elle a de plus beau, de plus ancien et de plus libre.

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