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L'accord du participe passé : la règle en trois cas

Avec être, avoir ou en emploi pronominal : les trois règles pour accorder le participe passé sans se tromper, exemples et pièges classiques à la clé.

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L'accord du participe passé : la règle en trois cas

Le participe passé suit trois logiques selon son emploi : seul, il s’accorde comme un adjectif avec le nom qu’il qualifie. Avec être, il s’accorde avec le sujet. Avec avoir, il s’accorde avec le complément d’objet direct, mais seulement si celui-ci est placé avant le verbe ; sinon il reste invariable.

Cette difficulté n’est pas anecdotique. Sur la page de référence du Projet Voltaire consacrée aux fautes d’orthographe et erreurs grammaticales courantes, l’accord du participe passé figure parmi les premières causes de fautes relevées à l’écrit professionnel, aux côtés des homophones grammaticaux comme son/sont ou et/est. Trois règles bien identifiées suffisent pourtant à traiter la quasi-totalité des cas.

Les trois règles fondamentales, sans exception cachée

Avant les cas particuliers et les verbes pronominaux, trois situations couvrent l’essentiel des accords rencontrés à l’écrit.

  • Employé seul, sans auxiliaire, le participe passé fonctionne comme un adjectif qualificatif et s’accorde en genre et en nombre avec le nom auquel il se rapporte. Une décision motivée, des volets fermés.
  • Avec être, il s’accorde toujours avec le sujet du verbe, qu’il s’agisse d’un temps composé ou d’une tournure passive. Elles sont arrivées, le rapport a été validé.
  • Avec avoir, il reste invariable par défaut. Il ne s’accorde que si un complément d’objet direct (COD) est placé avant le verbe. Il a acheté des roses (invariable, le COD suit) mais les roses qu’il a achetées (accordé, le COD précède).

Ces trois cas résolvent la grande majorité des phrases. Le reste, verbes pronominaux, infinitifs, expressions figées, ne fait qu’affiner cette base.

D’où vient une règle aussi tatillonne

La règle de l’accord avec le COD antéposé n’a rien d’un hasard linguistique récent. C’est le poète Clément Marot qui la formule en 1538, dans une épigramme adressée « À ses disciples » : « Nostre langue a ceste façon / Que le terme qui va devant / Volontiers régist le suivant. » Marot cherchait alors à rendre plus visibles le féminin et le pluriel dans certaines constructions, à une époque où l’orthographe française se stabilisait à peine.

Contrairement à une idée répandue, cette règle n’est pas un emprunt à l’italien : les deux langues l’ont développée séparément, et l’italien l’a depuis largement abandonnée pour les temps composés courants, quand le français l’a conservée et complexifiée. La proposition de Marot ne s’impose pas tout de suite. Elle devient la norme au XVIIe siècle, quand les grammairiens de l’Académie naissante l’adoptent et lui adjoignent leurs propres exceptions. Au XIXe siècle, avec la généralisation de l’école obligatoire, elle se fixe comme pièce centrale de la grammaire scolaire, telle qu’elle est encore enseignée aujourd’hui. Depuis, des linguistes et des enseignants publient régulièrement des tribunes pour en demander la simplification, jugeant l’accord avec le COD antéposé trop coûteux en temps d’apprentissage pour son utilité réelle à l’oral. Aucune de ces propositions n’a, pour l’instant, modifié la norme scolaire ou officielle.

Vieux dictionnaire français ouvert sur une table en bois, ambiance historique

Le participe passé employé seul : la règle de l’adjectif

Sans auxiliaire, le participe passé se comporte exactement comme un adjectif qualificatif ordinaire. Il s’accorde en genre et en nombre avec le nom ou le pronom qu’il qualifie, qu’il soit épithète ou attribut.

  • Une maison abandonnée depuis dix ans.
  • Les enfants, fatigués, se sont endormis dans la voiture.
  • Elle semblait déterminée à réussir.

Ce cas ne pose en général aucune difficulté : le réflexe d’accord de l’adjectif suffit. La confusion apparaît surtout quand le participe se retrouve juste après un auxiliaire, et que les deux logiques se mélangent dans une même phrase.

Avec l’auxiliaire être : l’accord avec le sujet

Le participe passé conjugué avec être s’accorde systématiquement avec le sujet du verbe, sans aucune exception. Deux cas de figure principaux se rencontrent.

Aux temps composés des verbes qui se conjuguent avec être (aller, venir, naître, mourir, partir, arriver, et les autres verbes de mouvement ou de changement d’état) : elle est partie tôt, ils sont nés le même jour, nous sommes arrivées ensemble.

Dans une tournure passive, où être joue le rôle d’auxiliaire du passif : le contrat a été signé devient les contrats ont été signés si le sujet passe au pluriel. La maison a été construite en 1930 s’accorde au féminin parce que maison est féminin.

Un seul repère à retenir ici : avec être, l’accord regarde toujours le sujet, jamais le complément.

Avec l’auxiliaire avoir : le vrai piège du COD antéposé

C’est ici que se concentrent la plupart des fautes. Le principe de base tient en une phrase : le participe passé avec avoir reste invariable, sauf s’il existe un complément d’objet direct et que ce complément est placé avant le verbe.

Repérer le COD placé avant le verbe

La méthode consiste à poser la question « quoi ? » ou « qui ? » après le verbe, puis à vérifier si la réponse se trouve avant ou après lui dans la phrase.

  • Il a mangé des pommes. (Il a mangé quoi ? Des pommes, placé après : invariable.)
  • Les pommes qu’il a mangées. (COD = pommes, placé avant grâce au pronom relatif que : accord au féminin pluriel.)
  • Combien de lettres a-t-il écrites ? (COD = combien de lettres, placé avant : accord.)

Tableau noir d’école avec craies, symbole des pièges de l’accord grammatical

Le « que » qui trompe tout le monde

Le pronom relatif que est la source numéro un des erreurs, parce qu’il masque le genre et le nombre du nom qu’il remplace. Selon le Baromètre Voltaire 2023, 92 % des Français de moins de trente ans ne détectent pas la faute dans la phrase « la voiture qu’il a conduit ». Or que renvoie ici à la voiture, féminin singulier : il fallait écrire conduite. Le réflexe utile consiste à remonter jusqu’au nom que remplace le que, puis à accorder comme si ce nom suivait directement le participe.

Un exemple pas à pas

Prenons une phrase complète : les photos que la journaliste a prises et publiées la semaine dernière ont fait le tour des réseaux. Trois participes s’y enchaînent, avec trois traitements distincts. Prises : le verbe est prendre, l’auxiliaire avoir, le COD est que, qui renvoie à les photos, féminin pluriel, placé avant le verbe : l’accord se fait. Publiées : même logique, même COD antéposé, même accord. Fait (dans ont fait le tour) : ici, le tour est le COD, mais il est placé après le verbe ont fait, pas avant : le participe reste invariable. La méthode ne change jamais, seule la position du COD dans la phrase détermine l’issue.

Les verbes pronominaux, la règle qui déroute même les meilleurs

Les verbes pronominaux (se laver, se parler, se souvenir) se conjuguent tous avec être, mais leur accord ne suit pas la règle simple des verbes non pronominaux. Deux familles s’y distinguent nettement.

Pronominaux réfléchis et réciproques : le réflexe « avoir »

Pour ces verbes, le pronom réfléchi (se, s’) joue en réalité le rôle d’un COD ou d’un COI caché. La logique de l’auxiliaire avoir s’applique alors : accord seulement si le COD est placé avant.

  • Elle s’est lavée. (se = COD, placé avant : accord.)
  • Elle s’est lavé les mains. (les mains = COD, placé après ; se devient COI : invariable.)
  • Ils se sont parlé. (se = COI de parler à quelqu’un : invariable.)
  • Ils se sont écrit des lettres. (des lettres = COD placé après : invariable ; se reste COI.)

Une poignée de verbes pronominaux réciproques n’admettent que la construction indirecte, et restent donc invariables dans tous les cas : se nuire, se plaire, se déplaire, se succéder, se sourire, se ressembler. Elles se sont nui, ils se sont succédé, elles se sont ressemblé toute leur vie.

Cahier d’écolier flouté et stylo rouge, symbole des verbes pronominaux

Pronominaux essentiellement pronominaux : le réflexe « être »

Certains verbes n’existent qu’à la forme pronominale, ou changent de sens en devenant pronominaux (s’apercevoir, se souvenir, s’enfuir, se méfier, s’évanouir). Pour ceux-là, l’accord se fait toujours avec le sujet, comme pour un verbe classique avec être.

  • Elle s’est évanouie.
  • Ils se sont souvenus de leur promesse.
  • Elles se sont enfuies avant l’orage.

La distinction entre les deux familles demande, dans les cas ambigus, de retrouver le verbe non pronominal correspondant pour identifier la vraie fonction du pronom réfléchi.

Le participe passé suivi d’un infinitif

Quand le participe passé précède directement un infinitif, l’accord dépend du rôle que joue le COD antéposé par rapport à cet infinitif. S’il fait l’action exprimée par l’infinitif, l’accord s’applique. S’il la subit, le participe reste invariable.

  • Les violonistes que j’ai entendus jouer : les violonistes jouent eux-mêmes, l’accord se fait.
  • La sonate que j’ai entendu jouer : la sonate ne joue pas, elle est jouée ; le participe reste invariable.

Un cas échappe entièrement à cette logique : celui du participe fait, qui reste toujours invariable devant un infinitif, quel que soit le sens (la maison qu’il a fait construire). La réforme de 1990 a étendu ce traitement au participe laissé suivi d’un infinitif, désormais lui aussi rendu invariable sur le modèle de fait (les enfants qu’elle a laissé jouer), là où l’usage classique imposait encore l’accord dans certains cas. C’était la seule retouche que les rectifications de 1990 ont apportée aux règles du participe passé, jugées trop enracinées dans l’usage pour être simplifiées davantage à cette date.

Une réforme en discussion : la proposition du Bescherelle québécois

Le débat sur la complexité de cette règle n’a jamais vraiment cessé. La dernière édition québécoise du Bescherelle québécois, en collaboration avec le dictionnaire Usito, présente pour la première fois une simplification étudiée depuis les années 1990 : le participe passé conjugué avec avoir pourrait toujours rester invariable, et celui conjugué avec être pourrait systématiquement s’accorder avec le sujet, y compris pour les verbes pronominaux.

Cette proposition reste, à ce jour, une option signalée dans l’ouvrage, pas une norme appliquée. Ni l’Office québécois de la langue française, ni le ministère concerné, ni l’Académie française ne l’ont validée. Les règles détaillées plus haut restent donc celles qui s’appliquent en France comme au Québec, dans l’enseignement, les examens et l’écrit professionnel.

Pile de livres de grammaire modernes, symbole du débat sur la réforme

À l’oral, l’accord passe souvent inaperçu

Une bonne partie de la difficulté du participe passé tient à un paradoxe : la règle se travaille surtout à l’écrit, parce qu’elle reste souvent inaudible à l’oral. Un participe régulier en se prononce identiquement au masculin et au féminin singulier (mangé, mangée), et le pluriel ne s’entend pas davantage dans la plupart des cas.

L’accord redevient audible avec les participes irréguliers : mis / mise, pris / prise, ouvert / ouverte, écrit / écrite, fait / faite, conduit / conduite. C’est d’ailleurs sur ce type de participe que porte l’exemple du Baromètre Voltaire cité plus haut : l’erreur de conduit pour conduite s’entend, contrairement à une simple faute sur un participe en . Travailler l’oreille sur ces verbes irréguliers reste l’un des moyens les plus concrets de vérifier, presque instantanément, si un accord est correct.

Six cas particuliers à connaître par cœur

Au-delà des trois règles générales, une poignée de cas ne suit aucune logique intuitive et se retient par cœur.

  1. Participe passé précédé de « en » : il reste invariable, en étant considéré comme un complément partitif et non un vrai COD, même quand le sens laisse deviner un pluriel. Des pommes, j’en ai mangé (pas mangées) ; de la farine, j’en ai utilisé beaucoup.
  2. Participe fait suivi d’un infinitif : toujours invariable, quel que soit le sujet réel de l’action décrite par l’infinitif. Elle les a fait venir, la direction a fait repeindre les bureaux.
  3. Verbes impersonnels (falloir, pleuvoir, s’agir) : le participe reste invariable dans tous les cas, puisque ces verbes n’ont pas de sujet réel accordable. Les efforts qu’il a fallu fournir, les orages qu’il y a eu cet été.
  4. Adverbes de quantité (combien, autant, tant, moins) suivis d’un nom : l’accord suit le nom sous-entendu par l’adverbe, jamais l’adverbe lui-même. Que de fautes il a commises ! mais combien a-t-il fallu de temps ? (invariable, temps sujet réel du verbe impersonnel).
  5. Expressions figées placées avant le nom (ci-joint, ci-inclus, vu, étant donné, excepté) : invariables lorsqu’elles précèdent le nom et jouent un rôle de préposition, mais accordées si elles suivent le nom qu’elles qualifient. Vu les circonstances, ci-joint la facture mais la facture ci-jointe.
  6. Participes de verbes de mesure au sens propre (coûté, valu, pesé, duré, vécu) : invariables, parce que le complément qui suit n’est pas un vrai COD mais un complément de mesure, de prix ou de durée. Les cent euros que ce vase a coûté (invariable ; au sens figuré, l’accord revient : les efforts que ce projet a coûtés).

Pile de copies corrigées à l’encre rouge, symbole des cas particuliers

Tableau récapitulatif des cas d’accord

CasRègleExemple
Employé seulS’accorde comme un adjectifune décision motivée
Avec êtreS’accorde avec le sujetelles sont parties
Avec avoir, COD aprèsInvariableil a acheté des roses
Avec avoir, COD avantS’accorde avec le CODles roses qu’il a achetées
Pronominal réfléchi (COD)S’accorde si le COD précèdeelle s’est lavée
Pronominal essentielS’accorde avec le sujetelle s’est évanouie
Précédé de « en »Invariabledes pommes, j’en ai mangé

Quatre méthodes pour ne plus se tromper

  1. Identifier l’auxiliaire en premier. Être ou avoir : cette seule distinction élimine déjà la moitié des hésitations, puisque être impose systématiquement l’accord avec le sujet.
  2. Poser la question « quoi ? » ou « qui ? » après le verbe pour trouver le COD, puis vérifier sa position dans la phrase. Placé avant, il commande l’accord ; placé après, ou absent, le participe reste invariable.
  3. Remonter jusqu’au nom remplacé par « que » ou « qu’ », en particulier dans les relatives, où le genre et le nombre du complément disparaissent derrière le pronom.
  4. S’appuyer sur l’oreille pour les verbes irréguliers (mis, pris, ouvert, écrit, fait, conduit) : sur ceux-là, une erreur d’accord s’entend directement à la lecture à voix haute.

Ces quatre réflexes, appliqués dans l’ordre, couvrent l’écrasante majorité des phrases rencontrées en rédaction courante, bien avant qu’il ne soit nécessaire de se pencher sur les six cas particuliers.

Pour aller plus loin

L’accord du participe passé rejoint une autre difficulté fréquente du substantif français : le choix entre un et une selon le genre du nom, où les mêmes réflexes de vérification s’appliquent. Pour l’orthographe des noms composés, qui pose des questions d’accord tout aussi spécifiques, voir le pluriel des mots composés. Et pour observer ces accords à l’œuvre dans une prose où chaque participe compte, la phrase longue de Marcel Proust dans À la recherche du temps perdu reste un terrain d’entraînement incomparable.

L’accord du participe passé n’a rien d’arbitraire une fois ses trois logiques identifiées : adjectif seul, sujet avec être, COD antéposé avec avoir. Le reste, verbes pronominaux, infinitifs, expressions figées, se retient par petits groupes, et chaque vérification consolide un peu plus le réflexe, jusqu’à ce que la question ne se pose plus vraiment en écrivant.